Education 4.0 : the great reset or the great bullshit?

Education 4.0 : the great reset or the great bullshit?

By the red soldier

Un n-ième webinaire sur les edtech

Hier, donc le mercredi 12 janvier 2022 j’ai été invité à présenter lors d’un webinaire co-organisé par la Banque mondiale et Education 4. 0. Education 4.0 est une émanation du forum de Davos. Autrement dit j’avais l’impression d’avoir été invité à dîner avec le diable et ses suppôts. Mais il faut garder l’esprit ouvert et comme le dit Jean-Claude Van Damme être aware. Le webinaire était destiné à des acteurs de l’éducation de la région MENA c’est à dire des pays arabes.

J’ai pu présenter l’utilisation de tablettes et du logiciel Tangerine pour collecter des données sur les capacités de lecture en Tunisie.  Cette technologie n’est pas nouvelle et je l’ai déjà utilisée au Maroc en 2010.

La veille du webinaire j’avais demandé à ce que mes collègues tunisiennes puissent présenter, puisqu’elles ont mené les opérations sur le terrain. On m’a signalé que j’avais été désigné. Je me suis donc retrouvé avec d’autres intervenants occidentaux à présenter l’utilisation de nouvelles technologies pour l’évaluation des acquis scolaires à un public essentiellement arabe.

Edtech ne veut pas dire nouvelles technologies

Un ordinateur soviétique
Un ordinateur soviétique

Certaines technologies ont été introduites comme les scanners pour détecter les mouvements des yeux afin de mesurer les capacités de lecture des enfants. Elles ne sont pas nouvelles car j’en ai déjà entendu parler il y a déjà une dizaine d’années  Surtout ces technologies sont déployées dans des pays du Golfe comme à Dubaï. Elles sont à visées commerciales et ciblent les élèves des écoles privées et les nantis. Je ne sais pas pour vous mais à chaque fois que je participe à ce genre de réunions j’ai envie de renverser la table de dire que tout ça c’est du verbiage, des lubies et une grande farce. Mais je dois protéger mes intérêts et j’essaie toujours de modérer mes propos. Le milieu de la coopération internationale en éducation n’aime pas les vagues, les avis dissidents, et les regards critiques et vous pouvez vite vous retrouver sur le banc de touche ou au vestiaire.

Comme bien souvent, tout le temps a été mangé par les présentations et il n’y a eu aucun débat avec les participants.

Les edtech creusent les inégalités

Pourtant alors que je me m’apprêtais à présenter les résultats de l’évaluation tunisienne en lecture, j’ai décidé d’insister sur les inégalités en éducation. Pour la faire courte ,j’ai ressorti ma faucille et mon marteau ou mon stéthoscope et mon ardoise.

Les enseignants et les personnels soignants forment le nouveau prolétariat qui construit les lendemains qui chantent.

L’étude EGRA que nous avons menée en Tunisie montre que les élèves des écoles privées ont pu globalement bénéficier de cours à distance et s’organiser pour apprendre. Les élèves des écoles publiques et rurales quant à eux n’ont pas pu suivre les cours pendant le confinement. C’est un effet du COVID, mais surtout du manque d’équipements en TIC.

Il est bien évident que les inégalités entre élèves d’un même pays se sont creusées avec le COVID qui a mis en lumière le manque d’équipements des familles et des écoles. Mais surtout le manque de préparation des gouvernements à affronter les crises et à penser l’éducation de demain.

J’insistais sur le fait que si l’on ne fait rien ,les inégalités entre pays allaient elles aussi se s’amplifier. Je citais comme exemple le Maroc qui a pris des mesures pour informatiser les tests scolaires sur une initiative du gouvernement, alors qu’en Algérie, il ne se passe pas grand chose en matière d’évaluation ni de nouvelles technologies. En Tunisie malgré les déclarations d’intention, il y a des projets embryonnaires.

D’après des sources bien informées :

En Tunisie, ce qui a bloqué l’introduction des nouvelles technologies c’est l’absence de volonté politique pour opérer des  changements au niveau de la politique éducative. On a préféré développer des ‘’services ‘’ tels que l’inscription à distance aux examens ou  la  communication des notes aux parents plutôt que d’améliorer la qualité de l’éducation. En plus on s’est davantage préoccupé des revendications syndicales que du sort des élèves.

Pas mal d’initiatives ont été prises par des Edtech tunisiennes ou des entreprises comme Topnet ou Orange  mais  le ministère ne cherche pas à coopérér. Il y a même eu des initiatives individuelles  qui émanent du terrain ( enseignants dans le secteur public) mais le ministère n’en a fait pas grand cas.   

Le monde n’est pas prêt pour les TICE comme nous le montrons dans cet article.

Ce que je me suis abstenu de dire, c’est que lors d’une de mes missions en 2014 en Tunisie, j’avais visité un bureau tenu par un inspecteur dans le ministère de l’éducation et dont le job consistait à faire du lobbying pour Microsoft. Lorsqu’on visitait les écoles on trouvait du matériel hors d’âge avec la suite Office comme seuls outils éducatifs. Au Maroc, on voit des salles informatiques Génie avec des ordinateurs encore emballés dans leur plastique.

J’ajouterais que si l’on laissait simplement la diffusion des technologies au secteur privé, au marché il y aurait un creusement des inégalités et qu’il revenait aux institutions internationales de proposer au moins des solutions à tous les pays pour que tous les élèves puissent avoir accès à ces technologies.

Je me prenais comme souvent pour un héros révolutionnaire qui par ses discours à la Lénine allait changer le monde. Avec ma chemise à col Mao, mais Hugo Boss svp, je fais partie de la farce, un bouffon, un boloss.

Mais je pense souvent à ces élèves des écoles rurales satellites du Rif que j’ai visitées et qui n’ont simplement rien (ouellouh) alors que les élèves de Dubaï sont équipés des meilleures technologies. Il faudra un temps certain et surtout une intervention de la puissance publique pour que ces technologies atteignent les villages isolés du rif et de l’atlas marocain, de la Kabylie et de Tataouine.

La main invisible

La première fois que j’ai entendu l’expression “la main invisible”, j’ai pensé à une organisation criminelle internationale, type Cosa Nostra. Comme fan du Parrain, je trouvais ça plutôt cool, mais en fait c’est un concept forgé par Adam Smith : “la théorie selon laquelle l’ensemble des actions individuelles des acteurs économiques, guidées (par définition) uniquement par l’intérêt personnel de chacun, contribuent à la richesse et au bien commun.” Après il y aussi le ruissellement et les cascades de Davos ! Les milliardaires qui inondent la terre de leurs bienfaits.

La « main invisible » du marché ne va pas résoudre tous les problèmes. Ni l’évaluation des acquis, ni les nouvelles technologies ne vont pas à elles seules sauver l’éducation. Lire cet article pour plus d’infos.

Éducation 4. 0 est une initiative du Centre for The New Economy and Society https://www.weforum.org/platforms/centre-for-the-new-economy-and-society

Pour certains, le fondateur du forum de Davos est : ”

«Au sein de cette constellation des élites occidentales, je dirais que Schwab a fini par prendre la tête de ce que l’on pourrait appeler l’aile bolchevique –c’est à dire des plus radicaux, des plus activistes, ceux qui pensent qu’on ne peut pas laisser les choses se faire d’elles-mêmes mais qu’il faut forcer la main à l’histoire et au destin. C’est ce qu’ils sont en train de faire depuis mars 2020», considère Modeste Schwartz.”

La première remarque que l’on peut faire aux chers participants des forums de Davos, qui sont des chefs d’entreprise, c’est que s’ils veulent améliorer l’éducation, leurs entreprises n’ont qu’à payer leurs impôts. Les GAFAM en particulier pratiquent l’optimisation fiscale, ce qui est une perte de ressources pour les États et pour la coopération internationale en éducation.

Many hands with syringes or vaccinations immunity and resistance against virus topics illustration for medical success and victory topic

Vous comprenez que pour les davosiens la dépense publique c’est pêché et que seul le secteur privé, plus intelligent, peut révolutionner l’éducation avec la technologie (neuroscience, testing adaptatif, intelligence artificielle…). Les représentants des organisations internationales, mais pas tous, adhèrent aussi à ce discours.

L’entrisme des edtech

Dans leur rapport Education 4.0 formule des recommandations pour adapter l’éducation à chaque élève pour qu’il puisse apprendre à son rythme et seul. C’est le rêve de faire disparaître les enseignants, la garde rouge du syndicalisme.

C’est aussi le nouvel eldorado des technologies en éducation et on voit bien qui a bien pu formuler ces conseils. Il faut savoir que ce sont les Chinois qui sont les plus en pointe dans ce domaine avec des compagnies comme Tal qui font appel à l’intelligence artificielle.

Pour les responsables des ministères de l’éducation, les TICE sont aussi la poule aux oeufs d’or de la corruption, après les constructions d’écoles et les manuels scolaires. Si vous devez acheter 2 millions de laptops, à 100 $ pris usine que vous payez 150 dollars avec une rétro-commission, vous gagnez beaucoup d’argent. Vous ne me croyez pas ? Attendez je peux ressortir certains dossiers !

Donc tout le monde à intérêt à déployer les TICE, les acheteurs et les vendeurs, c’est l’optimum de Paretto, sans mentionner le crédit politique attaché à l’exercice.

Ces compagnies ont des relais à l’UNESCO qui ,pour sa défense, a publié un cadre éthique pour l’utilisation de l’intelligence artificielle en éducation. Si la pandémie de COVID venait à continuer et que les écoles restaient fermées il faudra bien trouver des moyens d’éducation à distance ou seul face à sa tablette. Mais surtout, ce mode d’éducation, qui fait la part belle au secteur privé et réduit celle des enseignants, réputés incompétents, est amené à devenir la norme, avec ou sans COVID.

Or, ce sont les organisations internationales telles que la Banque Mondiale, le FMI qui ont imposé des recrutements des enseignants à de bas niveaux académiques et sans formation. Ce sont ces organisations qui ont rendu les enseignants “incompétents”.

On ne peut pas reprocher au secteur privé de vouloir faire de l’argent, de vouloir chercher des marchés mais l’on peut reprocher aux institutions internationales de leur offrir un tel marchepied et de leur tresser des lauriers. En effet ces organisations internationales pendant longtemps n’ont pas financé ni même considéré les nouvelles technologies en éducation. Vous pouvez vérifier sur les forums de la Banque mondiale d’il y a quelques années : « les nouvelles technologies coûtent cher n’ont pas d’impact sur les résultats des élèves et ne sont pas la solution ».

Bien évidemment le COVID les a amenées à revoir leur position par opportunisme et à financer à la va vite des projets dans les TICE.

Il s’agit là d’une des plus grandes hypocrisie de la « gouvernance mondiale » en éducation.

On voit alors fleurir des projets libellés comme « nouvelle technologie » où on va numériser les manuels scolaires, les mettre en PDF, les organiser en chapitre qui seront publiées sur un site ou sur une application offline disponible sur tablette.

Il faudra m’expliquer en quoi cela constitue une éducation 4. 0 !

One Laptop Per Child : un projet phillanthropique torpillé

Ordinateur XO
Ordinateur XO

Pour ma part j’ai toujours considéré que l’éducation traditionnelle telle qu’elle est délivrée dans les pays en développement et qui s’aligne sur les standards occidentaux de la fin du 19e siècle était inefficace et qu’il fallait déployer de nouvelles technologies et surtout de nouvelles manières d’enseigner.

C’est dans ce cadre que je m’étais engagé dans le projet One Laptop Per Child en devenant membre puis secrétaire de l’association française .

Ce projet visait à mettre à disposition de tous les élèves un ordinateur à 100$ avec des logiciels éducatifs libres. C’est sans doute un des projets philanthropiques les plus critiqués notamment par la Banque mondiale, tous les experts en technologies de l’éducation et bien sûr le secteur privé. Cela n’a pas empêché la compagnie Intel de reprendre le design de l’ordinateur XO de le peindre en bleu et de le vendre à 400$ par exemple au Portugal dans le cadre du projet Magellan.

Ce projet OLPC n’existe plus mais à l’époque il y avait un forum appelé OLPC news qui n’arrêtait pas d’incendier le programme. On lui reprochait notamment l’absence d’évaluation sur les résultats des élèves.

Pour les experts ,il fallait organiser des plans des distribution, la formation des enseignants, la formation des formateurs, évaluer l’impact et donc pour cela il fallait faire appel aux dits experts bien entendu.

Or, le projet mené par OLPC France à Madagascar a montré que des informaticiens et de jeunes stagiaires des écoles de commerce étaient tout à fait capables de déployer des solutions informatiques dans une école.

C’est mon avis personnel mais les pédagogues venus se greffer plus tard sur le projet n’ont pas eu l’impact escompté. On n’a pas besoin de spécialistes de l’intégration des nouvelles technologies pour que celles-ci se diffusent. A tel point qu’il y a eu un projet de distribuer des laptops par hélicoptère aux enfants en Éthiopie. Cela rappelle le projet encensé par Esther Duflo dans son ouvrage Repenser la pauvreté : a hole in the whole.

The great bullshit

Pour résumer, le COVID est une opportunité pour les marchands de nouvelles technologies en éducation. Ces technologies ne sont pas toutes nouvelles et ne sont pas à elles seules capables de sauver l’éducation.

Les organisations internationales apportent une légitimité aux compagnies Edtech et un tremplin pour leurs marchés.

Ces mêmes organisations, à part l’UNESCO, n’ont jamais accordé le moindre intérêt à l’informatique dans les écoles et pour les élèves avant le COVID.

Ce n’est pas le COVID qui a entraîné un effondrement des systèmes éducatifs, c’est le manque initial de moyens, de vision, de préparation aux crises des gouvernements.

Les rares projets philanthropiques tels que OLPC et les logiciels libres en éducation ont été détruits par le secteur privé et certaines organisations internationales.

The great reset

Le passé
L’avenir

Le grand reset serait en fait de remplacer tous ces gens : banquiers, chefs d’entreprises, consultants, politiques, qui nous conduisent à notre perte !

 

 

This Post Has One Comment

Leave a Reply