Les enjeux et défis majeur du système éducatif congolais
Taux d'enfants en dehors de l'école en RDC

Les enjeux et défis majeur du système éducatif congolais

Un pays à la croisée des chemins

La République Démocratique du Congo est à la croisée des chemins. Savoir et apprendre conditionnent dans nos sociétés toute forme de renouvellement et transformation. Pourtant, la persistance d’inégalités à l’échelle nationale – ainsi qu’un besoin pressant de redéfinir le sens, l’organisation, le contenu et le contexte de nos apprentissages, démontre que l’éducation peine à tenir sa promesse : celle de construire des futurs pacifiques, justes et durables.

Le présent article sans être exhaustif, présente brièvement, les principaux enjeux et défis auxquels le système éducatif congolais (RDC) est confronté, en ce qui concerne notamment le sous-secteur de l’éducation de base. L’article met une emphase particulière sur la question de la gratuité de l’enseignement primaire. Il suggère quelques pistes d’action susceptibles de contribuer à améliorer le système éducatif congolais et à l’adapter aux réalités de 21ème siècle. Quels sont alors les principaux défis que le pays est confronté sur terrain ?

Le boom démographique

A cause de la croissance démographique, le nombre d’enfants à scolariser continuera à croitre. En 2020, le nombre d’enfants scolarisables âgés de 6 à 11 ans était estimé à environ 15,5 millions. En 2025, cette population scolarisable de 6 à 11 ans passera à environ 17,7 millions. En 2030, c’est-à-dire en moins de dix ans, elle sera d’environ 19,7 millions (SSEF 2016-2025).

École Primaire Baringa, province de Kwango. Photo Tom's Nkenda,
École Primaire Baringa, province de Kwango. Photo Tom’s Nkenda,RDC

Le décrochage scolaire

Chaque année, des millions d’enfants et de jeunes quittent l’école sans qualifications. La situation est particulièrement préoccupante au centre du pays dans la province de grand de Kasaï où le taux d’achèvement du second cycle du secondaire est à peine de 4,6%. Les provinces de Tanganyika (grand Katanga) et Mongala (Grand Equateur) se trouvent pratiquement dans la même situation, avec un taux d’achèvement du second cycle du secondaire d’à peine 5,9% et de 6,7%. Plusieurs autres provinces ont des taux d’achèvement en dessous de la moyenne nationale qui se situe autour de 31,1% (Enquête par grappes à indicateurs multiples, 2017-2018, rapport des résultats de l’enquête. Kinshasa).

Taux d'enfants en dehors de l'école
Taux d’enfants en dehors de l’école en RDC

Le cas des filles

Le cas spécifique des filles mérite une attention particulière. Les jeunes filles abandonnent massivement l’école à la fin de l’école primaire et durant les premières années du cycle secondaire, à cause de mariage précoce et des grossesses précoces et non désirées dont sont victimes 12 % des filles de moins de 15 ans et 39% pour la classe d’âge 15-19 ans.( Ministère de la santé 2014, planification familiale. Plan stratégique)

Les données disponibles montrent qu’avant la politique de la gratuité, 61,9% des cas d’abandon, au niveau primaire, avaient pour cause des frais de scolarité élevés. La situation de pauvreté extrême qui affecte une grande proportion des familles congolaises en est la principale cause (à titre illustratif, la proportion des ménages vivant en insécurité alimentaire dépasse les 40%) (Première Enquête avec Questionnaire Unifié à indicateurs de Base de Bien-être, E+QUIBB/RDC1/Ministère de Plan, Kinshasa, 2018). Au niveau secondaire, environ la moitié des cas de décrochage scolaire (48,5%) s’explique par des frais scolaires élevés. première Enquête avec Questionnaire Unifié à indicateurs de Base de Bien-être, E+QUIBB/RDC1/Ministère de Plan, Kinshasa, 2018). La pauvreté explique l’incapacité des parents à payer les frais scolaires mais aussi le fait qu’à partir d’un certain âge, les enfants ressentent le besoin de travailler pour survivre, comme on le voit avec la présence persistante de plusieurs milliers d’enfants et de jeunes dans les sites miniers de Haut-katanga et du Lualaba (https://www.rfi.fr/fr/afrique/20190831-rdc-projet-lutte-contre-travail-enfants-mines-kolwezi-lualaba-hau-katanga). La mesure de la gratuité de l’enseignement primaire, est donc, incontestablement, une bouée de sauvetage pour beaucoup d’enfants qui, autrement, abandonnent l’école.

La politique de gratuité

La politique de gratuité se heurte cependant, dans sa mise en œuvre sur le terrain, à de nombreux défis, notamment l’augmentation substantielle des effectifs scolaires et les besoins en termes de classes additionnelles, le manque d’équipements scolaires et de matériels didactiques, le recrutement, la formation et la rémunération des enseignants (y compris les nouvelles unités, les enseignants en fonction mais non payés) ainsi que les frais de fonctionnement des écoles et des bureaux gestionnaires(Lire à ce sujet  les “Policy briefs”, Quel est l’impact de la gratuité sur nos écoles et bureaux gestionnaires? réalisés par le programme ACCELERE!2 : @AA2_RDC). Malheureusement, la mesure de gratuité de l’enseignement de base ne va pas résoudre le problème d’abandon scolaire des élèves du niveau secondaire.

La qualité de l’éducation laisse à désirer

Des tests administrés en 2017-2018 à environ 11.500 garçons âgés de 7 à 14 ans et à 10.700 filles sur l’ensemble de la RDC ont montré l’ampleur du drame en ce qui concerne la qualité des apprentissages : à peine 15,7% des garçons et 15,2% des filles ont été capables de lire correctement un texte simple écrit en français (INS 2019, Enquête par grappes à indicateurs multiples, 2017-2018 MICS-palu 2018, rapport de résultats de l’enquête. Kinshasa, République Démocratique du Congo). En milieu rural, les résultats sont plus dramatiques : à peine 9,1% des garçons et 6,5% des filles ont été capables de démontrer des compétences de base en lecture, en français. (INS 2019, Enquête par grappes à indicateurs multiples, 2017-2018 MICS-palu 2018, rapport de résultats de l’enquête. Kinshasa, République Démocratique du Congo).

Des données plus récentes de la Cellule Indépendante d’Evaluation des Acquis Scolaires (CIEAS), basées sur des évaluations de 2020, révèlent que ” 45% des élèves de 5ème année primaire sont en grande difficulté en lecture”(Revue sectorielle conjointe 2021 : Rapport préparatoire). Les résultats des tests administrés par le Programme d’Analyse des Systèmes Educatifs (PASEC) de la Conférence des Ministres de l’Education de la Francophonie (CONFEMEN) aux élèves des 14 pays francophones d’Afrique qui sont en début et à la fin du cycle primaire ont montré, ” en fin de cycle primaire, se situent sous le seuil des compétences en mathématiques…”. 72,9% des élèves congolais ayant fait le test, en fin de cycle primaire, se situent sous le seuil de compétence en lecture : après six ans de scolarité, ils sont incapables de lire et de comprendre un petit texte simple en écrit en français…” (CONFEMEN: PASEC 2020). La qualité de l’éducation est médiocre en raison des conditions dans lesquelles étudient ces élèves mais aussi, et surtout, à cause de la qualification des enseignants : mal formés, beaucoup d’enseignants congolais ont des lacunes criantes, dans la quasi-totalité des matières.

Les programmes scolaires sont inadaptés

Certains contenus d’enseignement ne correspondent plus aux réalités actuelles, aussi bien au niveau secondaire qu’au niveau universitaire. Sur terrain, on assiste de plus en plus à une situation paradoxale qui peut être résumée de la manière suivante : des jeunes diplômés sont au chômage mais ce n’est pas nécessairement le travail qui manque. Le problème, c’est que ces jeunes diplômés n’ont pas les qualifications requises pour occuper les emplois disponibles sur le marché du travail. On l’a vu, au cours des dernières années, avec le boom minier dans l’ex Katanga: faute de main d’œuvre locale qualifiée, certaines entreprises étaient obligées de faire venir de l’étranger des ajusteurs et des soudeurs. Il y a donc lieu de s’interroger sur la pertinence du contenu de nos programmes mais aussi sur la pertinence de certaines filières, depuis l’école secondaire jusqu’à l’université. Certes, depuis 2016, des réaménagements ont été entrepris en ce qui concerne la réforme de l’Education de base, notamment pour introduire des innovations dans les domaines des sciences, des mathématiques et des technologies  et préparer les enfants à une ” meilleure insertion dans la vie active” mais, faute de financement adéquat, le rythme et l’ampleur de cette réforme sont encore loin de répondre aux attentes et aux besoins.

Des inégalités criantes persistent

Le taux d’abandon scolaire des filles constitue une illustration flagrante des inégalités de genre. Mais, il y a évidemment d’autres types d’inégalités, notamment entre les milieux urbains et les milieux ruraux. A titre d’exemple, c’est en milieu rural qu’on enregistre le plus grand nombre de cas d’enseignants non mécanisés (les enseignants non mécanisés sont des enseignants qui prestent depuis des années mais ne se retrouvent pas dans les listings de paie élaboré par le Service de contrôle et de paie des Enseignants, SECOPE en sigle. Le SECOPE les appellent les Non Payés ou NP , qui travaillent pendant plusieurs mois, voire plusieurs années sans recevoir leurs salaires. C’est également en milieu rural et dans les zones urbaines périphériques que les besoins des enfants en situation de vulnérabilité sont les plus criants. Une étude de l’Institut National de la Statistique a noté, pendant que les écoles étaient fermées à cause de la crise sanitaire due au Covid-19, que ” les enfants de près de la moitié des ménages (47%) de la Ville de Kinshasa n’ont bénéficié d’aucune activité éducative” (INS, Conditions de vie des ménages à Kinshasa. Mesures de l’impact de la COVID-19. Bulletin Numéro 01, juillet 2020), ce qui confirme que cette crise a contribué à creuser davantage les inégalités, entre les enfants des milieux aisés de la commune de Ngaliema ou de la Gombe et les enfants pauvres de Kingasani et de Masina. Nous le savons, les uns ont facilement accès à la télévision, à la radio et aux réseaux sociaux alors que c’est encore un rêve pour les autres.

Collège Saint François, Kinshasa. Photo, Prince Aluta, 08/02/2022
Collège Saint François, Kinshasa. Photo, Prince Aluta, 08/02/2022, RDC

Des lacunes en matière de gestion

Avec des enseignants fictifs et des détournements massifs, le système éducatif congolais est en proie à un gaspillage inacceptable des ressources. Les enquêtes et rapports de l’Inspecteur Général des Finances ont permis de dévoiler, en novembre 2020, ” l’ampleur de détournements de fonds et la falsification des documents au niveau du Ministère de l’Enseignement Primaire, Secondaire et Technique”. D’autre part, malgré une politique volontariste et les efforts du gouvernement, la situation reste difficile pour beaucoup d’enseignants. Non seulement, les conditions de travail restent passablement médiocres mais une proportion non négligeable d’enseignants ne sont pas adéquatement pris en charge par l’Etat.

Avec ce tableau peint très sombre sur le système éducatif de la République Démocratique du Congo, que faire pour apporter des solutions. En d’autres mots quelles pistes action à emprunter pour améliorer sa qualité ? En voici quelques une.

Quelques pistes d’action

  • Plus que jamais, il est temps que des dispositions soient prises pour renforcer les contrôles et assainir la gestion du système éducatif congolais, de sorte que les ressources disponibles, y compris les ressources humaines et les infrastructures scolaires, soient utilisées à bon escient. Une gestion rationnelle et rigoureuse permettraient de mettre fin aux écoles fictives, aux enseignants et agents fictifs ainsi qu’aux doublons et de récupérer des sommes colossales qui pourraient servir à augmenter des salaires des enseignants et à améliorer leurs conditions de travail ;
  • En ce qui concerne la politique de la gratuité de l’enseignement primaire, il est urgent, si on veut en assurer la durabilité et la réussite, de mener un certain nombre d’actions concrètes, notamment la mise en place des mécanismes de suivi-évaluation en vue de collecter, entre autres, des données démographiques utiles pour actualiser la carte scolaire et pour planifier l’amélioration de la qualité de l’éducation: nombre de classes et d’écoles additionnelles requises, nombre de nouveaux enseignants requis, équipements et matériels didactiques requis, manuels scolaires pour les élèves, etc. La durabilité de la gratuité comme cadre normatif qui devra guider toutes les interventions en rapport avec cette mesure. Ce document de politique devrait être accompagné d’un plan de financement à long terme et d’un plan opérationnel de mise en œuvre de la gratuité ;
  • Il serait nécessaire d’explorer les financements qui viennent des provinces, dans les budgets votés par les assemblées régionales ainsi que dans les budgets des entités décentralisées. En effet, d’après la Loi-cadre du 11 février 2014 régissant l’enseignement national, les provinces décentralisées sont compétentes pour ” construire, réhabiliter, équiper et entretenir les bâtiments scolaires” dans leurs ressorts respectifs. Certes, les entités décentralisées ont des ressources très limites mais, elles peuvent, même de manière modeste, prendre en charge une partie des frais de fonctionnement des écoles publiques au niveau local. Le secteur privé devait également être mis à profit, pour contribuer à apporter des ressources additionnelles au secteur de l’éducation. Dans cette perspective, la restructuration du Fonds de promotion de l’éducation et de la formation pourrait lui permettre de capter des financements innovants venant de différentes sources, afin d’accélérer la construction de nouvelles écoles, de nouvelles salles de classe et, surtout la formation et le recrutement de nouveaux enseignants;
  • Il serait également judicieux de faire participer la diaspora congolaise à la reconstruction du système éducatif en mettant en place des mécanismes qui permettraient aux congolais de la diaspora de contribuer financièrement à la construction ou à la réhabilitation des écoles dans leurs villes, quartiers ou villages d’enfance ou, simplement dans les villes, quartiers ou village de leurs choix ;
  • Face à l’inadaptation du système éducatif congolais, il y a lieu de repenser le modèle selon lequel tous les jeunes doivent nécessairement faire des études universitaires ou supérieures. Avec la croissance démographique actuelle et les tendances qui se dessinent pour les 30 prochaines années, il est clair que la République Démocratique du Congo n’aura pas les moyens d’accueillir tous les jeunes à l’université. Il y a des choix à faire et le bon sens exige d’admettre que, dans nos villes, un plombier bien formé peut très bien gagner sa vie même s’il ne possède pas de diplôme universitaire et que, par conséquent, tous les jeunes n’ont pas besoin d’aller à l’université mis ils ont tous besoin, hormis des connaissances humanistes et des valeurs morales, des compétences pratiques qui leur permettent de faire face aux circonstances de la vie, de créer des richesses et de faire face à leurs besoins. C’est dans cette perspective qu’il convient de repenser la finalité de l’école secondaire et de lever l’option de privilégier l’enseignement professionnel et technique, en s’inspirant des modèles qui ont fait leurs preuves dans d’autres pays.
  • Le numérique constitue aujourd’hui un outil incontournable qui pourrait aider à soutenir les efforts en matière d’éducation des enfants et des jeunes. C’est donc une opportunité à saisir pour lancer des initiatives de partenariat public-privé afin de révolutionner les modalités d’enseignement et d’apprentissage, former les enseignants mais aussi améliorer la gestion du système éducatif. Ce n’est pas un rêve inaccessible d’imaginer une tablette, un smartphone ou un ordinateur portable dans les mains de chaque enseignant congolais, dans un délai de cinq à dix ans. Ce sont des options qui notamment avec les compagnies téléphoniques établies en R.D Congo qui pourraient aider les enseignants et les familles à acquérir, selon des modalités à déterminer, les outils numériques devenus de plus en plus indispensables pour accroître les performances des enseignants et des élèves.

Ces pistes d’action donnent une idée et nécessite une volonté ferme de la part des décideurs d’oser pour sortir ce système éducatif de son actuel trou noir et donner de l’espoir, faire de ce système éducatif un réel vecteur de développement.

Jacques Taty, février 2022

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