La mesure du capital immatériel

Par Naji Boumzough

L’intérêt de la mesure du capital immatériel

Cet article fournit quelques éléments bibliographiques sur la mesure du capital immatériel à commencer par le capital humain et insiste sur l’importance des compétences non cognitives.

Niveau de bien-être, degré de bonheur ou richesse globale : voici des concepts qui ont l’air abstraits et purement théoriques. Ce sont vers ces critères de mesure et de comparaison, que se dirigent les différents organismes internationaux de référence tels que les Nations Unies, l’OCDE ou la Banque mondiale. Après les dernier discours du Souverain à l’occasion de la fête du trône et du 61ème anniversaire de la révolution du Roi et du peuple, le Maroc a fait le choix d’adopter la démarche de richesse globale, qui introduit  le concept de capital immatériel. Quels sont les travaux existants qui peuvent être une source d’inspiration, notamment pour mesurer certaines composantes essentielles telles que le capital humain ou social ?

Les discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à l’occasion de la fête du Trône, mercredi 30 juillet 2014, et aussi à l’occasion du 61ème anniversaire de la révolution du Roi et du peuple, le mercredi 20 août 2014, qui ont coïncidés cette année avec le quinzième anniversaire de l’intronisation du Souverain, ont changé fondamentalement la conception de la richesse au Maroc. Cette richesse est belle et bien le capital immatériel. Cette nouvelle conception traduit ainsi au plus haut sommet de l’Etat la conviction que le cheval de bataille pour le bien-être du citoyen marocain est incontestablement le capital humain et le capital immatériel qu’il génère. Voici quelques extraits de ces discours :

– Extrait du discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à l’occasion de la fête du Trône, mercredi 30 juillet 2014 : «Or le capital immatériel s’affirme désormais comme un des paramètres les plus récents qui ont été retenus au niveau international pour mesurer la valeur globale des Etats et des entreprises.

[…] C’est dans les années 90 du siècle dernier que le capital immatériel a commencé à être intégré comme une des composantes fondamentales d’évaluation de la richesse, avant d’être adopté officiellement comme paramètre scientifique par la Banque Mondiale en 2005.

Ce critère permet d’intégrer dans le mode de calcul, les atouts qui n’ont pas été pris en compte dans les approches financières classiques».

– Extrait du discours de SM le Roi à l’occasion du 61è anniversaire de la révolution du Roi et du peuple, le mercredi 20 août 2014 : « Où en est donc le Maroc aujourd’hui ? Dans quelle catégorie peut-on classer l’économie nationale, par rapport à d’autres pays ? Peut-on le considérer comme un pays compétitif, ou le ranger parmi les Etats émergents ?

[…] L’élément humain reste la vraie richesse du Maroc et l’une des composantes essentielles de son capital immatériel. Nous avons appelé dans le Discours du Trône à quantifier et à valoriser ce capital, compte tenu de la place qui lui revient dans l’impulsion de tous les chantiers et de toutes les réformes et en matière d’insertion dans l’économie de la connaissance».

Comment le capital immatériel est mesuré actuellement au Maroc ?

Pour répondre à cette question En quoi consiste le capital immatériel du Maroc? Comment il est mesuré ? Quelle est sa part dans la richesse globale du pays? Zoom sur un concept économique qui fait son apparition.

Il y a des éléments essentiels pour mesurer la capacité d’un pays à fabriquer de la richesse et à se développer, comme la cohésion sociale, l’efficience des institutions, l’efficacité de la justice, le respect de la règle de droit, le respect des droits de l’homme, la sécurité, l’innovation, la capacité d’un pays à résoudre pacifiquement les conflits, la capacité des acteurs sociaux à dialoguer, à protéger les équilibres écologiques et la biodiversité. Pour le Maroc, c’est un vieux capital dont la capacité d’accumulation s’est accélérée avec les réformes qui ont eu lieu sur le plan institutionnel, politique et économique au cours des quinze dernières années.

Le capital immatériel s’affirme désormais comme un des paramètres les plus récents qui ont été retenus au niveau international pour mesurer la valeur globale des Etats et des entreprises. Dans son discours prononcé à l’occasion de la fête du trône, le Souverain a donné ses instructions pour la réalisation d’une étude sur la richesse globale du pays en tenant compte de ce concept économique novateur. Selon la méthodologie de la Banque mondiale, le capital immatériel est évalué « en déduisant de la richesse nationale (valeur actualisée de la consommation future sur une génération) le capital produit, le capital naturel et en y ajoutant les avoirs financiers nets ». Il intègre l’ensemble des actifs qui ne sont pas tangibles et qui par conséquent sont moins faciles à mesurer, comme le capital humain, le capital social et la qualité des institutions. Il s’agit donc d’éléments non monétaires et sans substance physique mais ayant une valeur positive.

Le capital immatériel ou encore « capital intangible » sous-entend les innovations, les inventions, les informations, les connaissances, les créations, les procédés, les marques, les modèles, les droits d’auteur et droits voisins et les savoirs traditionnels.

Sur la base des évaluations réalisées par la Banque mondiale, le capital immatériel du Maroc a progressé, entre 2000 et 2013, de 4,7% en moyenne par an, soit près de 82% sur toute la période. Mieux encore, sa contribution à la richesse globale est passée de 72,8% en 2000 à 75,7% en 2013. Un tel niveau, selon les experts, est proche de celui des pays développés. C’est une initiative qui marquera un tournant dans l’évaluation et la comptabilisation de la richesse du royaume, le capital immatériel est une immense richesse pour le Maroc. Il semble donc logique d’orienter les politiques publiques de manière à cibler les composantes du capital immatériel pour entretenir un cercle vertueux de développement économique et social.Part de la richesse immatérielle dans le PIB dans quelques pays africainsSource : Banque Mondiale (2011)

La part de la richesse immatérielle dans la richesse totale est de l’ordre de 75%, un chiffre relativement élevé en comparaison d’autres pays, notamment les producteurs de pétrole ou de gaz.

Cette définition est relativement vague et peu opérationnelle pour réaliser des comparaisons entre pays. Dans la pratique, chaque pays utilise ses propres outils de mesure. Selon Abdelmajid Ibenrissoul, il y a trois approches pour mesurer le capital immatériel : l’approche économétrique, l’approche financière et économique et l’approche d’analyse multicritère, voir article du journal « l’Economiste ». L’approche économétrique qui se base sur les équations structurelles qui reflètent la relation dynamique entre les composantes du capital immatériel. L’approche financière et économique qui prend en considération les effets tangibles et intangibles de l’investissement. Enfin, l’approche d’analyse multicritère qui affecte à chaque composante du capital immatériel un indice composite.

Les groupes de travail sur la mesure du capital immatériel

Le Souverain a chargé Bank Al-Maghrib (BAM), le Conseil économique, social et environnemental (CESE), et les institutions nationales concernées, et en coordination avec les institutions internationales spécialisées de mesurer la valeur globale du Maroc entre 1999 et 2013. L’objectif n’étant pas seulement de prendre en compte la richesse immatérielle dans les politiques publiques, mais le plus important est de faire tout d’abord un diagnostic objectif de la situation, et aussi de présenter des recommandations pratiques pour son amélioration. Ensuite, a été souligné la nécessité de retenir ce capital comme critère fondamental dans l’élaboration des politiques publiques, et pour atteindre l’objectif réel, est que tous les Marocains puissent bénéficier des richesses de leur pays.

Ils ont huit mois comme délai assigné pour remettre leur rapport définitif sur la valeur globale du Maroc de 1999 à 2015. Cela veut dire que les recommandations faites à cette occasion seront rendues publiques à la fin mars 2015. En particulier, elles doivent être prises en considération par le gouvernement pour un reprofilage, voire une inflexion des politiques publiques mises en œuvre. Le Souverain a donné ses instructions pour que soit assurée la plus large diffusion possible à cette étude, afin que le «rapport final, ne reste pas lettre morte ou seulement une matière pour consommation médiatique, Nous avons décidé que la plus large diffusion possible lui soit assurée. Nous appelons le gouvernement, le parlement, toutes les institutions concernées et les forces vives de la nation, à se pencher sur les recommandations constructives figurant dans le rapport, et à œuvrer pour en assurer la mise en œuvre».

Ce nouveau paramètre doit permettre d’estimer la pertinence des politiques publiques et la portée de leur impact effectif sur la vie des citoyens. Le Souverain espère ainsi faire émerger une meilleure appréhension de la richesse du Maroc dans une perspective de lutte contre la pauvreté, la précarité et les disparités sociales.

Certaines composantes du capital immatériel, telles que le capital humain, sont relativement facilement mesurables ou du moins bien documentées dans la littérature. Le capital humain a trait à l’éducation et à la formation de la population, un des enjeux majeurs du développement économique et social.

Les méthodes de mesure du capital humain

L’une des variables de substitution les plus couramment utilisées pour mesurer le capital humain est le temps que les individus ont passé à l’école ou le type de formation qu’ils ont reçue. Mais ces indicateurs ne nous apprennent malheureusement pas ce que les élèves ont appris. Ce qu’on leur enseigne et ce qu’ils ont réellement appris sont en effet deux choses distinctes, qu’il s’agisse des matières scolaires, des valeurs et des attitudes sociales, ou de la capacité à poursuivre son apprentissage par soi-même. Comment déterminer la valeur de cinq ans de scolarité? Elle peut différer selon l’école, de la même façon que la somme de travail nécessaire pour obtenir un diplôme n’est pas nécessairement la même dans tous les systèmes éducatifs.

Une autre approche consiste à tester les individus sur ce qu’ils savent, ce que font des projets de l’OCDE tels que PISA.  Hanushek (2000) explique que la plupart des études sur la relation entre le capital humain et la croissance économique ignore la qualité du capital humain. Il analyse l’impact du capital humain sur la croissance économique, compte tenu de la qualité du travail force mesurée par des tests comparatifs en mathématiques et en sciences. Il conclut que la qualité de la population active a une relation cohérente, stable et solide à la croissance économique. Le coefficient estimé sur les compétences cognitives implique qu’une augmentation d’un écart-type de la performance (ou 100 sur l’échelle PISA) donne un taux de croissance supplémentaire de 1,74 points de pourcentage.

De telles évaluations ont beau être utiles pour effectuer des comparaisons internationales, elles ne portent que sur un éventail restreint d’aptitudes et de compétences et font fi des compétences non cognitives.

L’apprentissage tout au long de la vie

Pour l’OCDE, l’acquisition de connaissances se réalise d’un bout à l’autre de la vie. La notion de formation tout au long de la vie souligne l’importance non pas seulement de la formation à l’âge adulte, mais aussi celle de la formation à tous les stades de la vie, et notamment le fait « d’apprendre à apprendre » dans les établissements scolaires et autres établissements d’enseignement formel – à la fois tout au long de la vie et dans toutes les facettes de la vie. En outre, le capital humain croît à différents reprises durant:

  • l’acquisition de connaissances au sein de la famille et dans les différentes structures d’accueil de la petite enfance ;
  • les activités formelles d’enseignement et de formation, notamment l’enseignement préscolaire, l’enseignement obligatoire, l’enseignement général ou professionnel après l’obligation scolaire, l’enseignement supérieur, la formation organisée dans le cadre du marché du travail, la formation des adultes, etc. ;
  • la formation sur le lieu de travail et les connaissances acquises dans la vie professionnelle, dans le cadre d’activités précises telles que la recherche, l’innovation ou la participation à divers réseaux professionnels;
  • les acquis informels, c’est-à-dire à tous les moments de tous les jours dans la vie ou la vie de citoyen.

Le capital humain se développe par son utilisation et l’expérience, dans l’emploi et en même temps en dehors de celui-ci, ainsi que grâce à l’acquisition de connaissances informelles et formelles, mais il tend également à se diminuer s’il n’est pas exploité. Par conséquent, on ne pourrait pas garder le capital humain comme un ensemble homogène et statique de qualifications ou de compétences acquises une fois pour toutes.

Les qualifications et les connaissances propres à une entreprise donnée s’acquièrent par la formation sur le champ et en entreprise. Le savoir et les qualifications ainsi acquis sont pour l’essentiel plutôt tacites que codifiés et explicités dans des documents – soit parce qu’ils ne se prêtent pas une codification soit parce que la tâche de la codification n’a simplement pas été entreprise. Plus le savoir est tacite plutôt qu’explicite, plus il est difficile de le transmettre et de le partager.

La mesure des compétences non cognitives

Certaines des qualifications et compétences liées au capital humain et dénommées compétences non cognitives (en opposition aux compétences cognitives acquises principalement à l’école) sont classées en cinq catégories comme suit :

  1. Communication (dont l’aptitude à utiliser une langue étrangère dans chacune des rubriques indiquées immédiatement : écouter, parler, lire, écrire.)
  2. Compétences personnelles :
  • motivation/persévérance
  • « apprendre à apprendre » et autodiscipline (y compris les stratégies de formation autodirigées)
  • capacité de former des jugements fondés sur un ensemble pertinents de valeurs morales et d’objectifs pour la vie
  1. Compétences relationnelles : esprit d’équipe, art de diriger
  2. Autres compétences et caractéristiques personnelles :
  • aisance dans l’utilisation des technologies de l’information et des communications
  • connaissances tacites
  • aptitude à résoudre des problèmes (également présente dans d’autres types de compétences)
  • qualités physiques et habilité manuelle.

Des enquêtes menées auprès d’employeurs au Maroc mais dans d’autres pays du Maghreb pointent un certain déficit dans le domaine de la communication dans les langues étrangères (voir cet article dans le cas du secteur de l’Hôtellerie au Maroc) qui a également fait l’objet de discussions de la part de sa majesté et généralement des comportements au sein de l’entreprise.

Pour surmonter ce handicap, le Ministère de l’Education Nationale et de la Formation professionnelle a offert aux élèves l’opportunité d’obtention le baccalauréat international en langues étrangères telles que la langue française, anglaise et espagnole dans certaines villes marocaines.

L’enquête PIAAC de l’OCDE sur les compétences des adultes mesurent certaines de ces compétences (N°5) notamment l’aisance dans l’utilisation des TIC (digital literacy) et l’aptitude à résoudre des problèmes (problem solving). ‌L’évaluation des compétences des adultes est une étude internationale menée dans 33 pays dans le cadre du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PIAAC). Elle mesure les facultés cognitives et les compétences dans le monde du travail qui sont estimées nécessaires afin que les individus évoluent avec succès dans la société et sont essentielles à la prospérité de l’économie.

L’importance des compétences non cognitives

Les compétences non cognitives telles que les compétences sociales, la motivation et le leadership, la régulation socio-émotionnelle, la capacité de travailler avec d’autres et d’impliquer les traits de personnalité importants, peuvent également améliorer l’employabilité, la productivité et la croissance.

Brunello (2011) analyse la relation entre les compétences non cognitives et l’employabilité et les gains. En utilisant les données des États-Unis, Heckman (2006) a montré que, à un niveau individuel, les mouvements de faible à une position élevée dans la répartition des compétences non cognitives semblent être beaucoup plus pertinents pour les revenus et les perspectives d’emploi que des mouvements similaires dans la répartition des compétences cognitives.  Psacharopoulos (2010) fait également une proposition visant à mesurer les compétences pour l’emploi et la croissance économique dans l’Union européenne, y compris les comportements à risque, les compétences de communication et autres.

Selon Malamud (2008) les méthodes actuellement utilisées pour évaluer les interventions éducatives ignorent ces compétences non cognitives, et donc sous-estiment considérablement les avantages des programmes d’intervention précoce, de mentorat et des programmes de motivation chez les adolescents.

Le document de Heckman (2008) examine le rôle de la capacité cognitive et non cognitive, l’émergence précoce des écarts dans les capacités entre les enfants de familles favorisées et les enfants de familles défavorisées, les tendances du rôle des familles dans la création de ces capacités, et l’efficacité des interventions précoces à visant à compenser ces tendances. Des questions pratiques dans la conception et la mise en œuvre des programmes de la petite enfance sont discutées. Ces programmes préscolaires sont considérés comme un des investissements les plus rentables dans le secteur de l’éducation, en termes sociaux et économiques.

La mesure du capital social 

Il est plus difficile encore de mesurer le capital social, en raison de la diversité de ses sources (réseaux, normes, valeurs et convictions communes), on le mesure généralement en se fondant sur un large éventail d’éléments (appartenance à un niveau donné au sein des organisations, taux de participation aux élections, fréquence à laquelle les individus rendent visite à leur famille) et sur des études portant sur ce que les individus pensent de la société dans laquelle ils vivent.

L’objectif est d’arriver à une mesure qui soit complète et respecte un équilibre entre les éléments objectifs (par exemple, l’appartenance à une association) et les éléments subjectifs (par exemple, les réponses à une enquête). Toutefois, aucune mesure ne sera jamais assez complète pour englober tous les aspects de l’interaction sociale et de la coopération entre les individus. Une autre approche consiste à mesurer ce qu’on pourrait considérer comme le résultat de l’absence de capital social : criminalité, taux d’homicide, incivilités. Il est important d’utiliser ce conditionnel, car nous n’en savons pas assez sur les causes du capital social et sur celles des troubles à l’ordre public pour comprendre entièrement leurs liens.

Quelques références :

Brunello, G. & Schlotter, M. (2011). Non Cognitive Skills and Personality Traits: Labour Market Relevance and their Development in E&T Systems. EENEE Analytical Report No. 8 Prepared for the European Commission.

Hanushek, E. A., Kimko, D. (2000). Schooling, Labor-Force Quality, and the Growth of Nations. American Economic Review, 90(5), 1184-1208.

Heckman, J.,  Stixrud,  N., and  Urzua, S. (2006). The  Effects  of  Cognitive  and  Noncognitive  Abilities  on  Labor  Market  Outcomes  and Social  Behavior. Journal of Labor Economics 24 (3), 411-482.

Heckman, J.J. (2008). Schools, Skills, and Synapses. Forschungsinstitut zur Zukunft der Arbeit. Institute for the Study of Labor. IZA DP No. 3515.

Malamud, O., Pop-Eleches, C. (2008). General Education vs. Vocational Training: Evidence from an Economy in Transition”. NBER Working Paper No. 14155.

Psacharopoulos, G. & Schlotter, M. (2010). Skills for Employability, Economic Growth and Innovation: Monitoring the Relevance of Education and Training Systems. EENEE Analytical Report No. 6 Prepared for the European Commission.

OCDE (2001), Du bien être des nations, OCDE.

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