Pisa 2018 : Le ministère de l’éducation arrête la participation de la Tunisie au programme

Chedia Belaïd Mhirsi

Inspectrice générale honoraire de l’éducation

Consultante Chercheure

Septembre 2018

On avait déjà organisé l’essai de terrain en 2017 et, au cours de l’année scolaire 2017-2018, le ministère a mis fin au processus de préparation de la session 2018. En plus il n’a pas du tout communiqué sur cette fâcheuse décision. About – PISA?

http://www.oecd.org/pisa/aboutpisa/pisa-2018-participants.htm

 Le ministère peut-il prendre une décision si lourde pour le pays, en catimini, sans aviser personne et sans se justifier ? Peut-on imaginer un seul instant que l’équipe nationale de football renonce aux compétitions internationales ou à la coupe du monde ? C’est ce qu’on a fait dans un domaine autrement plus important, l’éducation!

 Une décision injustifiée

Certes il y a des pays qui suspendent leur participation pour une session mais cela rentre dans une stratégie de réforme inspirée entre autres par les résultats et les données du programme Pisa.  L’idée c’est de reprendre la participation pour mesurer l’impact des changements entrepris.  Généralement cette stratégie est annoncée et connue des parties prenantes. Or en Tunisie ce n’est pas le cas. D’ailleurs notre pays a arrêté sa participation à TIMSS depuis 2013 en procédant de la même manière, sans qu’il y ait une stratégie derrière cette prise de décision. Même le coût de ces enquêtes ne peut être invoqué, celui-ci ne dépassant guère les 150 000 euros par an, une somme dérisoire par rapport au budget du ministère et surtout par rapport à la masse de données recueillies. Pisa, c’est 100 enquêtes en une!

Pisa est une enquête internationale organisée par l’OCDE depuis l’an 2000. N’oublions pas que le classement Pisa constitue aussi un indicateur pour les institutions internationales comme la Banque mondiale ou le FMI… Composée de tests et de questionnaires, cette enquête mesure tous les trois ans les performances des systèmes éducatifs au moyen d’un échantillon représentatif d’élèves de 15/16 ans, à la fin de la scolarité obligatoire, pour évaluer leur capacité à utiliser leurs savoirs en mathématiques et sciences ainsi que leurs compétences de lecture, trois domaines considérés comme fondamentaux, pour faire face aux défis de la vie actuelle et future. La Tunisie y a participé régulièrement de 2003 jusqu’à 2015.

La Tunisie, pays précurseur, a développé au cours des sessions une expertise en matière d’enquêtes internationales au niveau de la mise en oeuvre et de la logistique par le biais  du Centre National d’innovation pédagogique et de recherche en éducation (CNIPRE).  On a opté pour la dissolution de ce centre  de recherches en 2016. On a organisé ainsi la déperdition de ses ressources humaines qui assuraient bravement et en dépit des pesanteurs administratives la lourde charge de l’implémentation de cette enquête à travers un échantillon regroupant plus de 5000 élèves disséminés à travers tout le pays.  À partir de 2015, les élèves étaient appelés à répondre par internet, s’agissant de supports numériques. Ce défi technologique a été relevé en dépit de tous les obstacles et les incohérences de notre système éducatif.

Le détricotage qui a été opéré dénote une méconnaissance des enjeux de PISA et l’absence de projet d’avenir pour l’éducation.

Le détricotage qui a été opéré dénote l’ignorance des enjeux d’une telle enquête et l’absence de projet d’avenir pour l’éducation. Par ailleurs, on relève que des pays voisins s’attachent à y participer et n’ont eu de cesse de s’y préparer : le Maroc y participe pour la première fois en 2018, l’Algérie y a participé en 2015 et se prépare pour la session 2021. Ainsi on va dans le sens contraire de l’histoire puisque aujourd’hui de plus en plus de pays participent aux évaluations internationales en particulier le programme Pisa, profitant à chaque session d’un dispositif d’évaluation sans cesse amélioré.  Il en est de même des moyens mis en œuvre pour identifier les spécificités des systèmes éducatifs les plus performants et les plus à même de préparer l’avenir.

Si le classement de la Tunisie est loin d’être satisfaisant c’est que les dysfonctionnements et les incohérences du système n’ont jamais été corrigés. Mais sans les données Pisa cela ne peut être que pire. Le diagnostic est sévère et déplaisant mais il montre le chemin. Nous sommes sur une fausse piste quand nos programmmes accordent a première place à la production écrite plutôt qu’à la lecture et au traitement de l’information dans nos apprentissages ( en arabe et en français). La preuve en est que l’analphabétisme a progressé. Pisa montre ainsi que nous identifions mal les apprentissages fondamentaux qui conditionnent la réussite scolaire.  Pisa montre également les niveaux de compétences à développer alors que dans nos écoles on vise essentiellement des compétences limitées de mémorisation et d’application, ce qui compromet la possibilité pour les élèves de faire évoluer leurs savoirs et compétences en tant que futurs citoyens. Faute d’un enseignement pertinent et efficace un élève tunisien a six ans de retard par rapport à celui de Singapour.Pisa 2015 nous apprend aussi que notre école est de moins en moins équitable et que  dans les zones géographiques défavorisées, les élèves ont une année de retard par rapport aux autres, elle nous apprend aussi que les enseignants sont parmi ceux qui travaillent le moins en commun et aussi qu’ils font très peu appel aux nouvelles technologies. Beaucoup d’autres données éclairantes sont recueillies par PISA, elles constituent des précieuses aides à la décision surtout si le pays participant procède à l’analyse de cette mine de données.

Bref, en renonçant à nous comparer aux autres pays, nous nous mettons hors du temps. A une époque où la science et la technologie sont en train de changer toutes les activités humaines, nous préparons nos élèves pour un monde qui n’existera plus.

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