Le rôle de l’expertise technique internationale en éducation

Transcription de l’intervention au colloque du Master CIEF, le vendredi 16 février 2018

Tof

Pierre Varly

Dans quelle mesure l’expertise sert-elle les pays bénéficiaires de l’aide internationale?

Une question légitime, souvent posée, mais avec peu de réponses de la part des institutions. Il est sain de se la poser quand on commence à travailler dans ce domaine. La profession n’a pas toujours bonne presse. Pourtant, il y a peu de remise en question en interne et assez peu d’autocritique. On a tendance à ne présenter que les success story et non les échecs, comme en témoigne par exemple le blog du GPE.

Tout d’abord il faudrait plutôt poser la question aux bénéficiaires dans les pays plutôt qu’aux experts, c’est un peu comme si Mac Donald évaluait le Big Mac.

Il faut pouvoir distinguer un expert généraliste en éducation avec un expert dans un domaine appliqué à l’éducation (exemple : les constructions scolaires ou les systèmes d’informations).

Pour répondre à la question de manière rigoureuse, il faudrait pouvoir comparer des pays que reçoivent pas ou peu d’expertise technique avec ceux qui en reçoivent. Cela suppose une mesure du volume de l’expertise en jours hommes prestés ou selon les enveloppes financières.

En vérité, l’expertise technique a des fortunes diverses. Dans le domaine des données : statistiques de l’éducation, évaluation des apprentissages, la situation s’est améliorée et cela a été souligné dans le rapport de suivi de l’EPT 2015.

Un contre-exemple se situe au niveau des réformes pédagogiques, par compétences, qui restent parfois très décriées et n’ont pas eu toujours les résultats escomptés.

L’expertise technique est utile lorsqu’elle répond à un besoin technique précis et pointu. L’écueil à éviter est la substitution aux efforts nationaux, c’est un effet pervers de l’aide.

Il y a aussi parfois trop d’expertise technique, les études se suivent sans réelle coordination. Mais on note des progrès dans le cadre du partenariat mondial pour l’éducation et les coordinations locales des partenaires techniques et financier.

On peut aussi se poser la question de la valeur ajoutée des bureaux d’études par rapport aux consultants individuels en raisonnant en coût efficacité.

Il est important de faire du transfert de capacités et d’engager des consultants nationaux.

On peut se loger la question plus largement de savoir si les pays sont réellement demandeurs de l’aide. Lire « Et si l’Afrique refusait le développement » d’Axel Kabou, Editions L’Harmattan, un classique.

Qui est demandeur de cette expertise ?

Bien souvent ce sont les bailleurs de fond et partenaires au développement qui sont demandeurs de cette expertise. Cela peut traduire un manque de confiance dans les capacités nationales. Mais l’idée est d’avancer plus rapidement que ne le ferait le personnel du Ministère. Ce sont souvent des enseignants ayant été promus et qui n’ont pas toujours les compétences, par exemple dans le domaine des statistiques. Tant que les procédures de contractualisation des experts et de validation des livrables restent efficaces, une consultation permet d’avancer plus rapidement dans la plupart des cas. Il peut y avoir des effets de substitution : exemple des plans sectoriels

Quelle place donnée à l’expert entre les commanditaires des missions/programmes et ses partenaires ?

C’est à l’expert de trouver sa place et de faire valoir des arguments techniques.

La situation n’est pas toujours facile. Les partenaires techniques et financiers, notamment bilatéraux, ont pour objectif principal de garder de bonnes relations avec les pays et on vous conseillera souvent de « ne pas faire de vagues ». Cela peut être à l’encontre de la déontologie puisque l’expertise doit pouvoir pointer certains disfonctionnements. Si par exemple, vos analyses font ressortir de mauvaises pratiques de gestion, faut-il s’autocensurer pour préserver de bonnes relations (et à s’en faire quelque part complice par son silence) ou en faire état publiquement. La déontologie est à double tranchant.

Certains clients sont aussi parfois difficiles. Les TDRS sont revus en cours de chemin et ont une certaine tendance à l’inflation.

La validation des livrables passe souvent par des comités de validation, des instances pas faciles à gérer et qui sont pas toujours dotés de spécialistes du sujet. Enfin, les deadline sont irréalistes bien souvent.

Comment l’expert peut-il négocier une position parfois délicate ?

Il est possible de faire des commentaires sur les TDRS ou une note méthodologique avec garde fous.

Il est important de nouer de bonnes relations avec les équipes nationales et savoir s’entourer d’anciens capables de faire passer des messages.

Quelle autonomie de l’expert vis-à-vis de la politique ?

« Si vous ne pensez pas au politique, le politique lui pense à vous »

Le secteur de l’éducation est ultra politisé (parents d’élèves, syndicats d’enseignants). Les décisions obéissent à une logique politique davantage que technique. L’intérêt national ou commun ne prime pas toujours (rapport BM). La question est de savoir si le politique ne privilégie pas son maintien au pouvoir par rapport à l’intérêt commun.

Il y a aussi de fortes inerties au niveau des ministères de l’éducation. C’est le but de l’expertise : faire valoir le point de vue technique. Il faut travailler en synergie avec les consultants nationaux qui connaissent mieux le contexte.

Quelles discordances ou congruences peuvent exister entre la formation de l’expert en éducation et les réalités du terrain d’intervention ?

Justement il y a un écart qui existe entre la manière dont sont prises les décisions et tel que décrit dans la littérature (sciences politiques). On note l’importance des forces d’inertie et des personnes qui ne sont pas convaincus par la scolarité universelle (exemple Boko Haram).

De même il peut y avoir des réticences à la scolarisation des filles (elles se marient plus tard, sont plus indépendantes et ont moins d’enfants lorsqu’elles sont scolarisées).

Il y a aussi des lourdeurs administratives.

Surtout le personnel des PTFS Ont des croyances éducatives. Certains pensent que la scolarisation dans les langues nationales est la panacée, d’autres que faire des fiches école est la solution.

 

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