Savoirs autochtones et savoirs scientifiques orientés vers des technologies durables. Quelle association pour relever les grands défis environnementaux  ?

Savoirs autochtones et savoirs scientifiques orientés vers des technologies durables. Quelle association pour relever les grands défis environnementaux ?

Présentation de l’essai de Christian Asse

août 2020

Photo mise en avant : palmeraie dans une oasis de Mauritanie – Photo de Réseau Associatif de Développement Durable des Oasis (RADDO)

Ancien enseignant et formateur d’enseignants, Christian Asse est expert international en développement éducatif et stratégique depuis maintenant 20 ans.

Il a ainsi produit une étude et des fascicules mettant en valeur des métiers tournés vers le maintien et la restauration de l’environnement, ainsi qu’un premier essai portant sur l’occupation et la gestion des aires protégées par les populations autochtones.

L’ouvrage présenté ici s’intéresse aux savoirs autochtones associés à des connaissances scientifiques orientées vers le développement durable. Ces savoirs combinés pourraient en effet être utilisés en tant que levier pour une contribution significative à la limitation des effets du changement climatique et de la perte de la biodiversité dans le monde.

Les rapports successifs sur l’environnement et les conférences sur le climat montrent que les indicateurs du réchauffement climatique et de la perte de la biodiversité sont de plus en plus alarmants. Ils mettent aussi en évidence une accélération du phénomène au niveau planétaire et une urgence à agir pour limiter au maximum cette tendance, dans un contexte où un ralentissement de l’ambition climatique se confirme.

Ainsi, la transition écologique rencontre de nombreux obstacles, entraînant une incapacité des états à répondre aux questions environnementales majeures. Cette situation crée l’obligation d’envisager des solutions alternatives encore peu développées jusqu’à ces dernières années.

Ces solutions doivent  contribuer à la capacité de résilience de l’environnement naturel ainsi qu’à la  protection et la gestion durable des écosystèmes. Elles peuvent se baser sur des approches pertinentes déjà disponibles, qui protègent la biodiversité, mais doivent également avoir recours à des innovations technologiques visant à augmenter et restaurer les services éco-systémiques rendus par la nature.

Sur le plan des approches pertinentes existantes, les pratiques utilisées par les populations autochtones prouvent qu’elles ont su tirer profit des ressources disponibles sans compromettre l’avenir de l’environnement des générations futures. Face à l’urgence de restaurer la biodiversité et de limiter les effets du changement climatique, la présence de ces communautés dans 80% des régions les plus riches en biodiversité peut ainsi représenter une forte contribution à l’ensemble des services éco-systémiques.

A ce titre, la combinaison de savoirs avec certaines technologies modernes axées sur du développement durable permettrait à la fois d’améliorer la bio-capacité et d’adapter une production durable à la demande.

La réflexion est ainsi développée sur quatre parties de l’essai.

La première partie, intitulée « Les défis environnementaux et la piste des savoirs autochtones pour les relever», met en évidence en premier lieu l’état des dégradations dues au réchauffement climatique et à la perte de la biodiversité.

Les principes et les valeurs de la culture autochtone, intégrant savoirs, techniques, règles et normes sociales, sont ensuite présentés comme mettant  en valeur un mode de vie généralement  associé à un rapport harmonieux avec la nature, encore rencontré dans de nombreuses communautés autochtones. Du point de vue de nombreux peuples autochtones, leur relation avec la nature est associée à la fois à la connaissance écologique et aux fondations morales et éthiques de leur société. Cette relation avec leur territoire est ainsi beaucoup plus complexe, intime et vivante que le fait de « mettre de côté » des terres pour la seule conservation, comme le font souvent les sociétés modernes à travers la création des aires protégées.

Le modèle de société correspondant au concept permet à l’homme d’évoluer dans un dialogue avec l’environnement. Pour ces peuples autochtones, c’est cette attitude, dans le cadre d’une relation sacrée avec la Terre, qui permet physiquement au sol, à l’eau et à la vie de se régénérer.

Représentation du concept du buen vivir – Association Sol y Luna – Colombie
Représentation du concept du buen vivir – Association Sol y Luna – Colombie – Site ICCA

De ce rapport particulier découle tout un lot de connaissances, savoirs et savoir-faire traditionnels qui peuvent nourrir des réflexions sur des solutions alternatives et durables pour la lutte contre le changement climatique.

Un  inventaire de pratiques autochtones est effectué dans la seconde  partie de l’essai, intitulée « Quels savoirs autochtones associés au maintien des écosystèmes et à une production durable ? ». Certaines de ces pratiques visent le maintien et  la restauration d’écosystèmes, à travers l’utilisation des forêts, des zones de montagne et des zones côtières. D’autres mettent en exergue des méthodes d’agriculture et d’élevage durables intégrant l’utilisation de la biodiversité génétique, de pratiques agro-forestières et de techniques traditionnelles de gestion de l’eau. La médecine traditionnelle y est aussi considérée, à travers une reconnaissance de ses savoirs et à sa contribution au maintien de la biodiversité.

Un exemple d’agro-forêt à travers le jardin lakou en Haïti

Le jardin lakou est un système évolutif qui, avec le temps et les aménagements apportés par l’agriculteur, devient progressivement un bosquet d’arbres à trois strates bien distinctes. La composition du jardin lakou permet d’une part de disposer de produits alimentaires et non alimentaires sur toute l’année, et d’autre part de commercialiser des produits de rente et le surplus des produits d’autoconsommation.

Outre les multiples fonctions économiques que remplit le jardin lakou, sa biodiversité et sa structure étagée lui confèrent une capacité à valoriser les ressources biologiques, organiques et minérales présentes et à protéger les sols malgré des conditions climatiques et topographiques difficiles.

Document FAO département des forêts
Document FAO département des forêts

Un exemple de protection des zones côtières à travers la culture Moken en Thaïlande

Après le tsunami de 2004 dans le Sud Est asiatique, les Moklen (semi-nomades marins en Thaïlande et Birmanie), notamment ceux vivant sur l’île de Phrathong en Thaïlande, ont adapté une méthodologie permettant de restaurer les écosystèmes en fermant les étangs d’eau douce pour éviter leur salinisation.

Cette expérience montre leur capacité à assurer une gestion durable, des enquêtes effectuées en 2000 pour le parc national ayant déjà fait le constat que malgré la présence de cette communauté depuis 70 ans dans cette île, la biodiversité a été complètement préservée.

Pêcheur traditionnel Moklen
Pêcheur traditionnel Moklen – Photo de Survival International

La troisième partie met en valeur« Des savoirs issus de la recherche scientifique qui élargissent le champ d’action autochtone ». L’association avec des savoirs issus de la recherche scientifique dans une optique durable permet ainsi d’accroître la bio-capacité de l’environnement naturel et peut représenter une réponse efficace aux défis environnementaux. Sont cités à titre d’exemples l’agro-écologie, la restauration de forêts dégradées, de zones côtières, le rôle de technologies de pointe au profit des espaces protégés.

Un exemple de reforestation de forêts primaires

Un botaniste japonais expert en biologie végétale,  Akira Miyawaki, a élaboré et mis en pratique la méthode de reforestation « senzai shizen shokysei », signifiant la « végétation potentielle naturelle ». Sa technique est une méthodologie unique qui a fait ses preuves dans diverses régions du monde quelles que soient les conditions de sol ou de climat.

Sur le principe, le dispositif se décline en plusieurs étapes. Une sélection est faite au sein d’une variété de plantes indigènes d’une région. Les graines sont ensuite plantées et mises à germer dans des pépinières. Lorsque les plants ont un ou deux ans, ils sont replantés sur des terrains fertilisés en amont avec des matières naturelles (écorces, plantes en décomposition, ajout de lombrics…). De nombreuses essences d’arbres différentes sont ensuite plantées sur chaque parcelle (entre 30 et 40 essences différentes natives dans la même zone), afin de maximiser la biodiversité qui pourra s’y installer.

Les forêts plantées de cette manière sont jusqu’à 30 fois plus denses qu’une plantation d’arbres classique et 100 fois plus riches en biodiversité, créant un écosystème stable et résilient. Elles permettent un meilleur enracinement et donc une résistance aux conditions météorologiques extrêmes.

Ces forêts sont indépendantes et soutiennent la biodiversité locale au bout de seulement trois ans.

Représentation d’une plantation
Représentation d’une plantation (document extrait du site Semeurs de forêts)

Un exemple de restauration de massif corallien

Le concept de « coral gardening » (jardinage de corail) comprend deux phases principales : la collecte de coraux et le développement de nurseries suivie de leur transplantation.

La cueillette des coraux peut se faire à partir de l’utilisation de coraux cassés trouvés près des récifs, ou bien de  coraux vivants en  utilisant des outils fragilisant le corail,  en prenant soin de ne pas prendre plus de 10% de la colonie adulte de chaque donateur. Les coraux sont ensuite « mis en culture » sur des tables métalliques ou des filets.

Coraux de culture Indonésie
Photo ferme corallienne Amblard – Indonésie

En fonction des expériences réalisées aux Seychelles et en Indonésie certaines espèces sont sélectionnées en raison de leur abondance. De nouvelles recherches en Nouvelle Calédonie ont mis en évidence des variétés de coraux particulièrement résistantes à la chaleur qui pourraient avantageusement contribuer à la reconstitution de massifs.

Enfin, la dernière section décrit « des projets de société en cours de mise en oeuvre pour des changements significatifs » représentant des bonnes pratiques en cours ou à mener dans des secteurs clés, utilisant soit des synergies entre pratiques autochtones et savoirs scientifiques, soit des pratiques basées sur des solutions fondées sur la nature.

Le scénario TYFA pour un passage possible à un modèle d’agro-écologie dominante en Europe y est présenté en tant que 1ère initiative.

Les positions de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture)  considèrent que l’agriculture biologique pourrait nourrir la planète entière sans impact sur l’environnement et en limitant considérablement la problématique du réchauffement climatique.  L’étude publiée par l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales) rejoint ces positions concernant la transition de l’agriculture en Europe et  met en évidence son caractère crédible pour nourrir tous les Européens d’ici 2050, en réduisant de 45 % les émissions du secteur agricole.

Le scénario TYFA (Ten years for agroecology) s’appuie à la fois sur la généralisation de l’agro-écologie, l’abandon des importations de protéines végétales et l’adoption de régimes alimentaires plus sains à l’horizon 2050. Il repose également sur l’abandon des pesticides et fertilisants de synthèse et le redéploiement des prairies naturelles. Malgré une baisse induite de la production de 35 % par rapport à 2010 (en Kcal), il nourrit sainement les Européens, conduisant  également à la reconquête la biodiversité.

Graphique disparition espèces phares de la biodiversité
Graphique élaboré par l’auteur à partir des données IDDRI

Un autre levier concerne le dispositif des aires protégées intégrant une gestion autochtone, ainsi que celui  des territoires autochtones, qui permettent de mettre en valeur des pratiques traditionnelles garantissant un maintien de la biodiversité.

Une étude de 2004 a estimé que la superficie mondiale de forêts bénéficiant d’une conservation par les communautés (370 millions d’hectares) est au moins aussi significative que la superficie conservée par les gouvernements étatiques dans les aires protégées forestières. L’étude précise que cette estimation pourrait doubler ou tripler si on incluait les zones de forêt et les systèmes traditionnels agro-forestiers ou agro-pastoraux de Russie, d’Europe et du Moyen-Orient.

enfants présentant une aire marine protégée en Guinée Bissau
Suivi d’une aire marine protégée en Guinée Bissau – Photo CEESP- UICN

Une des principales revendications des nations autochtones a concerné et concerne toujours la question de leur territoire. Certains gouvernements ont ainsi créé des territoires autochtones, permettant aux communautés  de gérer leur administration, leur économie ainsi que leur culture.

D’autres ont mis en place des approches innovantes, comme le Canada, dans les Territoires du Nord-Ouest, (région des Inuvialuit et de la vallée du Mackenzie), où a été implanté un processus d’évaluation environnementale et de cogestion. Ainsi, les autochtones participent activement aux réflexions et décisions entourant les projets qui sont présentés dans leur région, sur un pied d’égalité avec les représentants gouvernementaux.

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