Vers de nouvelles formes de suivi du secteur de l’éducation
Pays ayant des rapports nationaux d''évaluation

Vers de nouvelles formes de suivi du secteur de l’éducation

Peut-on envisager de nouvelles formes de suivi du secteur de l’éducation?

Retrouvez notre tutoriel d’introduction au suivi évaluation en éducation.

L’absence de données de suivi au niveau international

L’Unesco publie chaque année depuis 2001 un rapport de suivi de l’éducation au départ appelé rapport de suivi de l’Education pour Tous puis Global Monitoring Report, dont je suis un lecteur assidu, mais aussi critique.

Premièrement, si on prend toutes les éditions et que l’on regarde les méthodes statistiques de suivi, elles ont varié au cours des année. Ceci empêche un véritable suivi longitudinal. Il a fallu attendre 2015 soit 15 ans après le Forum de Dakar pour qu’un véritable système d’indicateurs soit mise en place.

Le système d’indicateurs SDG  est loin d’être parfait car les données sont manquantes et l’ISU n’arrive pas à remplir son mandat de collecter l’information auprès des états membres, notamment les données financières.

Le business des EMIS

Deuxièmement, l’ISU a trop axé sa stratégie sur le renforcement des capacités techniques de collecte des informations. Beaucoup d’argent a été investi dans les EMIS, les systèmes d’information et de gestion de l’éducation. Ces fonds ont bénéficié aux compagnies privées, mais ce n’est pas là le problème. Le problème n’est pas technique c’est un manque de volonté politique de transparence et de reddition de comptes.

Pour avoir été moi-même assistant technique dans un ministère de l’éducation chargé d’appuyer le système de collecte d’informations statistiques je puis vous dire qu’il n’est pas si compliqué de collecter des informations et de mettre en place un système simple. L’ISU a voulu mettre des systèmes complexes qui permettent la gestion d’éducation. Pourtant on sait bien que dans la réalité il y a beaucoup de passe-droits dans la création des écoles et l’affectation des enseignants. Baser les décisions sur des informations statistiques en fait c’est encore un raisonnement managérial, même si on conçoit que cela puisse améliorer la gestion du système.

La qualité aux oubliettes

Troisièmement, il a fallu attendre 2015 pour qu’on prenne en compte véritablement la dimension des acquis scolaires dans le suivi. Cela était complètement négligé en 2000 comme les questions de qualité en général. Les institutions internationales ont insisté sur les taux de scolarisation. Comment comprendre qu’on n’est pas capable d’introduire de mesurer un simple indicateur sur la disponibilité de manuels scolaires dans les écoles et qu’il faille attendre 2015 pour qu’on s’en soucie.

Pour moi l’explication est simple : le niveau des acquis était déjà connu en 2000 avec les études PASEC par exemple et d’autres mais il était tellement faible qu’on a voulu le passer sous silence. En effet si cette situation lamentable en termes d’équipement des écoles et d’acquis était connue et publiée au niveau mondial en 2000, c’est simple il n’y aurait eu aucun financement. Je vous dis aucun dollar pour l’éducation de la part des bailleurs de fond internationaux.

Maintenant nous avons des indicateurs mais nous n’avons pas de données pour les pays les plus pauvres et les plus mal gérés qui ne fournissent pas les informations. Ce sont pourtant eux qui nous intéressent. La partie du rapport véritablement dédiée au suivi est dans des chapitres du rapport, le reste comme nous allons le voir c’est du plaidoyer sous couvert de rapport thématique.

Le GMR : un rapport de plaidoyer plus qu’un rapport de suivi ?

Voici les thèmes abordés depuis 2015 dans ce rapport.

Les rapports de suivi de l'éducation UNESCO
Thèmes abordés par le rapport de suivi de l’éducation UNESCO

Les sponsors du GMR :

Sponsors du rapport de suivi de l'éducation de l'UNESCO
Sponsors du rapport de suivi de l’éducation de l’UNESCO

En dehors de la partie “suivi” à proprement parler, basée sur les indicateurs SDG, ce rapport est un agrégat de contribution de papiers de travail appelés background papers. On voit très peu de responsable des ministères ou même des responsables de suivi évaluation des ministères qui contribuent à ce rapport. Les rapports nationaux de suivi ne semblent pas exploités. Maclure dans son célèbre papier de 1997 soulevait la faible utilisation de la recherche africaine au niveau international. Rien n’a changé ou ça a même empiré. Le rapport consiste parfois en un empilement d’étude de cas et de bonnes pratiques, encore un exemple de la diffusion de culture du benchmarking d’inspiration néolibérale.

Le rapport international pourrait être non plus papier, mais interactif avec des accès par pays et basés sur des informations des acteurs locaux et non des chercheurs et consultants internationaux parfois déconnectés des réalités du terrain. C’est ce que tente de faire l’UNESCO avec les profils pays PEER, centré sur le droit à l’éducation et les législations nationales.

Une alternative : le rapport de suivi du GPE

J’ai moi-même participé à la rédaction d’un rapport de suivi pour le GPE en 2012 et. Bien sûr les informations les plus critiques n’ont pas été publiés dans le rapport car elles touchaient au fonctionnement du GPE. Là encore il y a des variations dans les méthodes de suivi il n’y a aucune consistance d’une année à l’autre entre les rapports. Mais un cadre d’indicateurs a été défini. Le partenariat mondial pour l’éducation ne se focalise que sur ses pays membres. C’est quand même une bonne alternative au travail de l’Unesco.

Les mécanismes de suivi de l’éducation au niveau national

L’absence de de rapports de suivi nationaux dans certaines régions

Dans son rapport sur l’accountability de 2017, l’UNESCO mentionne l’importance des rapports nationaux de suivi comme dans cet article. Mais comme pour les EMIS, l’insuffisance des rapports nationaux de suivi est selon l’UNESCO le résultat d’un manque de capacités techniques nationales. L’absence de volonté politique est aussi à invoquer et l’UNESCO devrait pouvoir inciter ses Etats membres à produire les dits rapports.

Une campagne de plaidoyer #Makeitpublic n’est pas suffisant. En réalité, l’UNESCO n’a pas les moyens de contraindre ses états membres de faire quoi que ce soit, faute de financements et d’ancrage dans les pays. Le projet EQAP dans le Pacifique le fait pourtant et 10 des 15 pays du Pacifique ciblés ont élaboré de tels rapports.

Une annexe dans le GMR 2017 renseigne sur les rapports de suivi nationaux. La carte suivante de 2017 montre qu’il y a très peu de rapports de suivi de l’éducation dans les pays en développement tout simplement. C’est une des failles majeures de l’aide à l’éducation.

Carte des pays ayant des rapports nationaux sur l’éducation (2017)

Carte des pays ayant des rapports nationaux sur l’éducation (2017)
Pays ayant des rapports nationaux de suivi de l’éducation

Source : Anaël Yahi à partir des données du  Global Montoring Report (2017) 

L’effet pervers des revues sectorielles conjointes

Alors que la plupart des pays du GPE organisent des revues sectorielles conjointes chaque année, nous avons trouvé très peu d’exemples de rapports sur les performances de l’éducation dans les pays en développement et les États membres du GPE.  Même dans les pays énumérés comme meilleures pratiques par le GPE, à part le Ghana, seul le Togo produit un rapport de performance éducative avec la Tanzanie (2018) et le Kenya (2017). La plupart des revues sectorielles s’appuient sur un aide-mémoire, mais un rapport de performance éducative serait la clé du système de suivi évaluation en bonne et due forme.

En fait les revues sectorielle conjointes menées par les bailleurs de fond ont joué un rôle de catalyseur mais se sont substituées à un processus de la reddition de compte national. On s’intéresse plus à l’exécution des projets des bailleurs qu’à ceux du gouvernement. Les rapports de performance devraient être présentés au parlement et non aux bailleurs de fonds, GMR (2017) p. 39. Pour faire simple, on rend compte aux bailleurs mais pas au peuple.

Le partenariat mondial pour l’éducation publie un guide pour l’organisation des revues sectorielles conjointes dont on peut tirer une substance.

Quelques astuces pour un rapport national de suivi simple et pérenne

Ce module que j’ai élaboré pour le compte de l’initiative BELDS de l’UNICEF donne des astuces pour réaliser un rapport national de suivi ou de performance.

Les rapports sur la performance de l’éducation devraient s’appuyer sur et synthétiser les données et réflexions sur la mise en œuvre des stratégies et activités pour bien comprendre:

  • les progrès et tendances par rapport aux cibles et objectifs;
  • l’évolution des indicateurs clés de performance et des indicateurs de progrès;
  • les dépenses / tendances financières ;
  • l’analyse critique des réalisations et des goulots d’étranglement au niveau opérationnel;
  • la mise en œuvre des recommandations précédentes ;
  • les risques pour la mise en œuvre.

Le rapport sur les performances de l’éducation n’est pas uniquement destiné aux acteurs de l’éducation, partenaires et donateurs. Son objectif est d’être mis à la disposition de l’ensemble de la communauté éducative nationale, y compris les parents / tuteurs et élèves. À ce titre, présenter les performances du secteur les progrès d’une manière conviviale et attrayante (par exemple, en utilisant des graphiques, des tableaux et visuels) peut aider à atteindre un public plus large.

L’exemple du Ghana nous prouve que cela est possible.

L’exemple encourageant du Ghana

Le Ghana publie un rapport national de performance du système éducatif que vous pouvez consulter.

Il est clair, organisé autour des indicateurs clés, contient tableaux, graphiques, des cartes et textes explicatifs. Il fait une cinquantaine de pages. C’est un modèle du genre.

En voici un extrait :

Bien sûr, ce rapport de performance est la preuve de la vitalité de la démocratie ghanéenne et il ne faut pas s’étonner qu’en Afrique de l’Ouest ce soit le Sénégal qui produise ces rapports.

Vers des rapports citoyens de suivi de l’éducation

Il est possible d’envisager une alternative : que ce soit les citoyens eux-mêmes ,les enseignants ou les parents et élèves qui fassent leur propre rapport de suivi du système. On se demande ce que font vraiment les départements de suivi évaluation des ministères. En fait ils suivent les projets des bailleurs de fonds. Tout l’argent,  les ressources techniques et les compétences sont investis dans le suivi des projets extérieurs mais pas dans celui des actions propres au ministère qui constituent 90 % des dépenses.

Il pourrait y avoir un transfert de compétences et de moyens vers la société civile comme cela se fait au Ghana ou la Ghana National Education Coalition est très active avec le soutien de l’UNICEF. Les technologies permettent maintenir d’avoir des remontées directement du terrain. Le projet Data Must Speak de l’UNICEF s’inscrit dans cette veine-là.

Les syndicats d’enseignants pourraient très bien ce rôle jouer ce rôle de suivi-évaluation car ils sont sur le terrain. Si le gouvernement dit qu’il a construit telle ou telle école, ils sont un moyen de vérification. Cela paraît être une bonne idée mais en réalité les syndicats d’enseignants sont trop politisés et cela risque d’être le rapport de l’opposition sur l’état du système. On risque donc d’avoir un rapport à charge.

Il y a encore une réflexion à mener sur ces points mais on peut imaginer un groupe de travail de citoyens, d’enseignants, de directeur de l’école et d’élèves un peu dans dans la ligne de l’évaluation citoyenne UWEZO. Le suivi de l’éducation ne doit pas selon nous être conduit par ceux-là même qui pilotent les projets, mais confié à la société civile, au peuple. En l’état, c’est comme si Mac Donalds faisait des rapports sur l’impact du Big Mac.

Un projet article interviewera des représentants de la société civile pour étudier la faisabilité d’un rapport national citoyen de suivi de l’éducation.

Par Pierre Varly, avril 2021

This Post Has One Comment

  1. Chadia Mhirsi

    Très éclairant! Les institutions internationales pourraient faire plus pour que
    leurs propres ressources tout comme les données sur l’éducation des pays soient mises à disposition de la société civile et des acteurs sociaux.

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